Nous étions préparés à tout admettre, sauf d'avoir débuté par les pieds

Catherine Follet, 2001

Il y a une vingtaine d'années que je m'intéresse au travail de Christine Delbecq. Celui-ci m'a toujours intriguée. Mon admiration jusqu'ici, était réelle, mais ambivalente, habitée de doutes, voire d'un certain malaise. Ma compréhension de ses œuvres était incomplète et brouillée. J'en prendrai par exemple le thème, si énigmatique pour moi, du pied. J'attribuais presque à Christine une volonté d'antiesthétisme, ou même un certain fétichisme. Il aura fallu cette exposition pour que mon point de vue change complètement. Non seulement le « mystère du pied » s'est éclairci, mais toute l'œuvre de Christine s'est mise à prendre sens. Certes la beauté du lieu, les éclairages, l'étonnante harmonie entre les peintures de Christine et les objets (les ex-voto entre autres) du musée m'ont considérablement aidée dans cette prise de conscience. Je crois avoir compris l'une des significations de la recherche de Christine : elle me semble être en quête des origines de l'homme, et comment cela d'ailleurs ne toucherait pas l'archéologue ?

Le pied, c'est non seulement la condition de notre équilibre et de notre assise vitale, mais c'est aussi le commencement de l'humanité. André Lerhoi-Gourand, s'interrogeant sur les critères d'humanité, ruine le préjugé selon lequel le développement cérébral serait le premier critère. Il démontre que « le premier et le plus important de tous, c'est la station verticale », et ajoute : « Nous étions préparé à tout admettre, sauf d'avoir débuté par les pieds ». La main, bien sûr, qui d'ailleurs est loin d'être absente dans les peintures de Christine, est importante, mais sa fonction « fabricatrice » et utilisatrice d'outils dépend de la station debout. Bref, Christine m'a fait comprendre le caractère humain du pied. En outre, oserais-je dire qu'auparavant, j'avais presque honte de cette partie de mon corps que je trouvais laide et incongrue. Christine m'a réconciliée avec mes pieds ! et plus profondément avec moi-même, en permettant sans doute la levée d'un refoulement.
Je pourrais presque dire la même chose des blocs dont la signification ne m'avait pas sauté aux yeux. Quel intérêt, à première vue, de peindre des blocs et des murs ? Quoi de plus inerte et monolithique que des pierres ? Des critiques du même ordre me venaient à l'idée : pourquoi ce parti-pris du neutre, du prosaïque ? Là encore, contempler ces objets dans le cadre du musée a transformé ma perception. J'ai été immédiatement saisie par la puissance de ces blocs, par la dynamique qui les entraînait, par la transparence de l'air circulant entre eux ou entre les pierres des Murs qui bougent. J'avoue que l'émotion a été plus forte que l'intellection. La réflexion sur l'équilibre, la mobilité, l'espace et le mouvement, n'est venue qu'après.
L'art de Christine justement a le double pouvoir d'émouvoir, d'ébranler nos affects, parfois jusqu'au malaise, et de faire penser. C'est un art dialecticien qui joint et harmonise les contraires : le minuscule et l'immense, la destruction et la construction, le plein et le vide, l'équilibre et le déséquilibre, le désespoir et l'allégresse, la violence et la légèreté, le clair et le sombre, le masculin et le féminin.

Surtout, l'on sent une construction en devenir, non seulement une façon d'agencer les formes et les couleurs dans une diversité étonnante, mais une recherche « philosophique », je veux dire une conviction d'unité au-delà de la fragmentation de la vie, et un étonnement devant le mystère humain et celui du monde. On sent aussi une artiste qui se met en danger, n'hésitant pas à affronter les paradoxes, quitte à être mal comprise. Car il est vrai qu'elle dérange.
Cependant je crois aussi qu'elle rassure, dans la mesure où elle garde les pieds sur terre même lorsqu'elle suggère le vertige du vide ou la proximité de la faille. Comme Francis Ponge, elle prend le « parti-pris des choses » et peint modestement des outils, des meules de foin, des ceintures et des fragments du corps.
Et c'est sa manière de déchirer pour recomposer, de créer à partir de ce geste négatif, qui fait la particularité de son travail. Je ne pense pas qu'il s'agisse là d'un simple procédé technique ou d'une méthode astucieuse qui se serait révélée féconde, par hasard. J'y vois plutôt un travail sur soi, contre soi, j'oserais presque dire l'équivalent d'une auto-analyse, celle-ci comportant toujours une part de destruction et de déchirure, même s'il s'agit en fin de compte de reconstruire et de recoller les morceaux. Bien sûr, nous devons respecter le « secret de la création » dont parle Monique Jannet par ailleurs, et comment pourrions-nous faire autrement, puisqu'il nous échappe par essence ? Mais je ne peux m'empêcher de proposer une idée susceptible d'éclairer la démarche de Christine. L'artiste aurait accepté de se confronter à des aspects figés, désuets ou douloureux de sa vie passée, voire à des « objets partiels », pour les reprendre et les intégrer dans sa vie nouvelle. Tout se passe comme si elle avait découvert au fond d'elle-même une liberté lui permettant de jouer avec ces éléments et d'inciter le spectateur à partager cette joie. Ainsi elle utilise des fragments d'anciens tableaux, ré-élabore d'anciens sujets, ré-interprète des « images obsédantes » comme un musicien le ferait de ses thèmes. Elle procède à des alliances audacieuses, intégrant les pieds dans les blocs, transformant les lignes de fracture en tiges de fer, faisant bouger les pierres et flotter les objets ? On retrouve ici le mouvement dialectique, le « travail du négatif », la reprise et le dépassement hégéliens, bref l'élan même de la vie.
La dualité artistique de Christine, peintre et sculptrice, habite son œuvre et contribue à lui donner sa force et sa complexité d'une part, et de l'autre une sorte d'ouverture et d'incertitude poétique. Freud parlait de « l'inquiétante étrangeté de l'art ». Cette formule me parait s'appliquer pleinement au projet du Mur de pierres qui bougent, dans lequel le pied d'un sphinx trouve encore le moyen de nous questionner.