Entre terre et ciel, l'horizon

Jacques PY, 9 avril 2021

La peinture ne peut exister sans un support, on peut même affirmer que cette relation est consubstantielle à son émergence. De son côté, la sculpture ne peut que s'éprouver dans une matérialité, qui lui impose les contraintes de la pesanteur. Afin de tenter d'échapper aux conditions habituelles d'existence de ces expressions artistiques, ne faut-il pas emprunter des chemins buissonniers pour extraire l'une de sa relation intime aux subjectiles, et insuffler une dimension aérienne à l'autre ? Ce sont peut-être ces routes parallèles qu'emprunte Christine Delbecq afin de conduire son œuvre vers des territoires singuliers qu'on ne saurait désigner en termes traditionnels. Dans son exposition, ni peinture, ni sculpture ne peuvent se reconnaître dans leur acception académique, seul le dessin se cantonnerait en partie dans des conventions de mise en œuvre, encore que...

Dans l'espace, où se présentent entre sol et voûte les œuvres de l'artiste - ce qui dans une église pourrait se traduire entre terre et ciel - cohabitent le chaos et l'élévation.

D'une part, une accumulation de cubes évidés suggère la propagation incontrôlée d'une cellule. Les volumes réduits à leurs arêtes délimitent le vide qui les habite mais, contrairement aux maillons d'une chaîne, ils se refusent encore aux appariements pour organiser une construction globale autrement qualifiable que d'une flaque. L'œuvre y incarne plus l'étendue d'un éboulis qu'une quelconque configuration développée au sol.
D'autre part, des feuilles de papier blanc au format régulier ont été agrafées sur des plaques de bois puis arrachées systématiquement, afin que ne subsistent à leur surface que les lambeaux de cette desquamation intentionnelle. Le retrait du papier révèle partiellement la teinte verte recouvrant initialement ces panneaux, suspendus horizontalement au-dessus du sol. Un mécanisme leur impulse une oscillation qui les fait s'entrechoquer. Une couleur brossée sans effet particulier, des tons verdâtres visibles entre les écailles de ces arrachements de papier, un dispositif de vacillation et une relégation des murs pour sa présentation, tout y est contre nature pour exhiber l'œuvre comme un objet indéfinissable. Issu d'une peinture sans qualité et de l'émiettement systématique mais partiel de son recouvrement, donc de son dévoilement : ce que l'on voit ne serait ni de l'ordre du tableau, ni du collage, ni du bas-relief, mais le résultat de leur radicale renonciation.

Figures ambivalentes de l'avalanche et de l'ascensionnel, des morceaux de papier Canson vierge s'accrochent en papillonnant le long de filins régulièrement tendus entre sol et mur. Tels des traits de crayon tirés à la règle, ils transpercent les feuilles déchirées et forment un pan incliné décollé des parois de l'église. L'installation alterne ses pleins et ses vides pour faire obstacle autant qu'elle laisse passer le regard. Vibrant au moindre courant d'air, ce rideau qui relie ces fragments éparpillés s'imagine telle la version d'une chimérique réunification d'un tout.

Un mille-feuilles de dessins sur papier de soie est déposé sur une table en suspension. L'épaisse liasse recèle d'innombrables recherches scripturaires en noir et jaune que le visiteur est invité à soulever, déplacer, regarder... De par leur légèreté, les papiers bruissent de leurs manipulations. Sur chaque feuille, un rythme différent anime les signes graphiques pour traduire les effets du vent sur des champs d'herbes. En prenant conscience de l'impossibilité de les apprécier un par un, on sait que l'ensemble vaut pour l'abyssale évocation itérative d'un thème que l'artiste ne pourra jamais épuiser. Le tas, l'amas ou le dépôt énonce un désir incantatoire d'échapper aux états définitifs des apparences. Telle qu'elle est présentée en amoncellement, l'œuvre s'est éloignée du sol et dans un autre endroit de la nef, comme mis en exergue, l'un de ces dessins s'est détaché du lot. Il a pris la forme d'un coussin diaphane, empli d'air, reposant sur une balançoire transparente. À l'image des sculptures célestes que sont les nuages, cette feuille dessinée renvoie les actes de sa formalisation à une sphère inédite convoquant l'aérien et le volume. L'artiste se serait-elle alors souvenue que les frères Montgolfier étaient les fils d'un fabricant de papier ?

En permanence Christine Delbecq pense les relations d'une œuvre aux autres, d'une forme à ses voisines, provoquant leur fractionnement, imaginant des engendrements qui les entraînent par concaténation vers des proliférations qui envahiront le sol, des panneaux, les murs... Depuis les dernières années de son parcours, chaque installation donne ainsi lieu à de nombreuses prises de vues. Les multiples tirages qui en découlent composent alors de nouvelles séries d'œuvres, aussi bien que des puzzles illimités en quête de leur sujet initial. Quelques photographies inspirent également des motifs isolés démesurément agrandis, dessinés de manière hyperréaliste à la mine graphite. La démarche créative de l'artiste oscille constamment du volume au plan, du concret à l'abstrait, de l'unité à l'ensemble. Les mosaïques infinies de ses assemblages, les accumulations de dessins comme leur dispersion dans les espaces renvoient tous ces fragments potentiellement identifiables à leur engloutissement dans la masse, une tentative de dissolution des images dans l'infigurable. Toute focalisation sur une forme définitivement arrêtée, un point attractif plutôt qu'un autre ou sur une ligne d'horizon stable entre terre et ciel, est déstabilisée. Christine Delbecq déborde nos capacités de lecture statique. Sorties des cadres attendus, ses œuvres sont perpétuellement périphériques, à charge alors aux visiteurs, dans l'espace de l'exposition, d'en être les possibles centres de convergences.