Fenêtres à noeuds
Ludovic Degroote, février 2017
Flux reflux de lumière qui se plie et se déplie dans
les bâches – pièces d'eau fixes en attente de la marée –
sortes de plages inversées où s'enfonce le moindre
élément, parce qu'il cherche son corps.
Poussée d'Archimède : tout corps existe parce qu'il
se touche en se poussant contre un autre .
Qu'importe que ce soit dur ou mou.
Mon œil s'est fait corps – je regarde avec l'un et l'autre.
Parfois, l'enveloppe se met à nu et travaille la couleur
des corps sous celle de la peau. Il n'y en a jamais
une seule, le geste la produit, l'œil la nuance. Ce qui
flotte prend d'autres couleurs – gris bleu blanc rose
beige brun - et d'autres formes - arête tordue, pli,
froissement, des nœuds comme on en a dans la vie
et le ventre, puisque nous aussi nous changeons de
forme de de couleur.
Le désordre des corps se tient comme il peut dans
ses intérieurs. Matière ouverte et fermée, il semble
parfois se recouvrir d'un autre corps qui en distribuerait
autrement les vides et les pleins, donnant alors à son
Propre espace la possibilité de se déplacer.
La vie : du temps accumulé, avec ses arêtes bandées
comme des momies. Parfois, on emboîte les vides
et cela nous donne quand même l'impression d'être
présent, sans qu'on sache bien à quoi.
Les accumuler serait peut-être une façon de vouloir
agencer le chaos, sans plus de lien symbolique avec
l'origine – même sous une membrane à la lumière
utérine – qu'avec la fin.
D'ailleurs, ce désordre lui-même peut se désordonner
pour se construire autrement. La vie, en somme.
Placées côte à côte, des formes identiques se montrent singulières.
Le même vide dedans – la vie fait son tas.
Tuer le temps pour prouver qu'il existe. Il se fiche de
ce que nous vivons, caisses de résonance, alvéoles acoustiques.
J'ignore si l'addition de vides en fabrique un d'une forme
différente. Sauf pour nous.
Fenêtres à nœuds : ouvertes sur un mur lui-même
fait de fenêtres – on ne voit pas ce qu'on peut par
impuissance : ce qui est regardé ouvre chaque œil
différemment. C'est plus net avec de la matière
humaine. Ce qui est le cas des fenêtres à nœuds.
Accumuler. La masse. La masse d'un corps. La masse
émergée d'un corps. La masse émergée d'un corps qui
se déploie. La masse émergée d'un corps qui se déploie
dans un espace. La masse émergée d'un corps qui se
déploie dans un espace où il cherche à respirer.
On tient debout comme on peut, en se serrant contre
d'autres corps serrés – sol, mur, volume, ou même en
suspension, parce que la vie elle-même paraît parfois
suspendue. Là, une boîte, seule, rappelle ce que
l'accumulation pouvait faire oublier et disparaître.
Elle prend l'air. Elle sort de ce qui l'étouffe pour étouffer
autrement dans sa solitude.
À moins que ce soit sa solitude qui lui donne de l'air.
Il n'y a pas de peau transparente. Ça n'empêche qu'elle
donne à voir. Deux fois : elle-même et dessous.
Explorations de soi. Paul Valéry : « Ce qu'il y a de plus
profond dans l'homme, c'est la peau ».
Jean-Louis Giovannoni : « La peau, c'est déjà l'intime ».
Corps déformé – le temps le plie- le temps qu'il sèche
pour s'atteindre – comme nous – aller dedans, mais
sans savoir où. Peut-être même que cette déformation
de ce qui est permet de mieux tenir droit, comme
un détour peut sembler plus direct, non à cause du but
mais de ce que son déploiement nous apportera.
C'est pourquoi le geste de l'artiste est supérieur à la
pensée parce qu'il permet d'aller à l'intérieur d'une
pensée que je ne peux pas penser.