Lignes de main

Marie Boucansaud, 2017

Du feutre, de la colle, de la peinture, tâchent cette main forte, puissante, sèche et veineuse. Pas de superflu, juste l'essentiel.
Elle est grande, ses ongles sont bombés et ses doigts ne sont jamais au repos. Pas de décontraction, ils sont toujours en tension, chaque phalange forme un angle avec celle qui la jouxte.
Ils tremblent, la main tremble. Pas de peur ni de stress, mais d'une sorte de précipitation, comme si au-delà de la pensée, la main ne pouvait se résoudre à ne rien faire. Ce qu'elle a à dire est trop fort, trop intense, la main subit cette pression intérieure qu'elle tente de suivre, elle tremble, elle se tord. Elle se fait violence.
Même au repos, autour d'une tasse par exemple, la main n'est pas détendue. Elle serre la tasse entre ses paumes. Ses doigts fourmillent, frétillent, tremblotent. Un besoin vital anime l'ensemble.

Au bout des doigts, une mine noire. Au bout de la mine, une ligne noire.

La main tente de se canaliser, un point se dessine sur la page blanche.
Puis la main succombe à la pression, se met en mouvement. Le geste est frénétique. Une ligne apparait, elle n'est ni droite, ni courbe, mais constituée d'une multitude de petits segments, plus ou moins longs, plus ou moins épais. Jamais la ligne ne part trop loin car la force est sous un certain contrôle, d'où cette tension permanente. Dans cette apnée infinie la main suffoque, des soubresauts rythment la ligne. La main se calme, respire un instant, un léger manque apparaît dans la ligne. Le trait devient d'une finesse absolue. Un blanc presque imperceptible semble couper la ligne. Mais ce n'est qu'un leurre, aussitôt la main reprend de plus belle.
Un objectif, aller au bout, de l'autre côté de la page. Une légère pause…l'encre s'accumule en un point, au beau milieu de cette ligne. Puis l'ensemble repart, jusqu'au point final.
L'équilibre se crée, inlassablement. Le lien est fusionnel entre la main et les lignes. Elles ne font qu'un. Le feutre est le doigt, la mine est l'ongle et la ligne devient la trace visible de l'urgence permanente du corps. À travers la main, l'équilibre ne tient qu'à une ligne…