Voyage… en art'chéologie

Monique Jannet, 2001

Curieusement, pendant ces quinze années de présentation d'exposition d'art contemporain au musée archéologique de Dijon, les artistes se nourrissant d'archéologie ont été rares. Pourtant, nous le savons, ils existent ! Et, serait-ce un signe des temps entre ces deux millénaires nous en avons rencontré un…une, puisqu'il s'agit de Christine Delbecq.
Mon interprétation de ce premier voyage en archéologie doit être confrontée à l'humilité du secret de la création. Mon rôle de médiateur ne signifie pas que je détiens « la solution » comme l'a si bien compris Yves Cusset*.

Si Christine Delbecq vit à Dijon, cette exposition débute par un souvenir de voyage. Comme l'enfant rapporte de ses premières vacances au bord de la mer un coquillage, elle découvre une poterie fragmentée au musée archéologique roumain de Baïa Mare et rentre en France avec une œuvre en cours. Le Temps, ce grand sculpteur, a modifié cet objet usuel. Comme l'écrit Marguerite Yourcenar « Les grands amateurs d'antique restauraient par pitié. Par piété, nous défaisons leurs ouvrages. Peut-être aussi avons-nous pris davantage l'habitude de la ruine et des blessures ».

De retour en Bourgogne, des rêves de pierre et de terre au fond des yeux, elle apprivoise les « collections » du musée archéologique. Nous savons que l'objet en vitrine est en quelque sorte prisonnier. Portes, lumières et même réserves vont s'ouvrir pour elle. Et le voyage -dans le sens de viaticum- se concrétise d'abord par la découverte des ex-voto gaulois et roumains, provenant des Sources de la Seine. Pour l'artiste comme pour l'archéologue c'est un choc : Christine comprend que ces ex-voto s'entrechoquent avec son propre travail et pour ma part je crois saisir une solution vivante à un questionnement resté sans réponse…

Cet antique pèlerinage à la déesse du fleuve, ce cheminement à pied ou en charrette pour les blessés de la vie ont laissé à nos générations le témoignage de l'espoir de guérison à travers un grand nombre d'ex-voto.
L'église pense-t-elle encore aujourd'hui interdire de « faire des offrandes votives aux fontaines, de sculpter dans le bois des pieds ou des figures humaines » comme en cette fin du VIème siècle, lors du concile d'Auxerre ? La voix de Christine Delbecq semble fort proche du cheminement en souffrance de ce pèlerin gaulois dans l'antiquité païenne, qui a projeté dans le bois, la pierre ou la plaque de métal la représentation de son pied, de sa jambe ou de toute autre partie de son corps. Ces « déplacements thérapeutiques » avant le triomphe du christianisme, regroupant des populations socialement différentes, échappent à la science. Et comme nous le précise Jean-Marie Pesez « l'archéologue répugne à parler de mystère, mais son sort est d'être sans cesse confronté à des questions si impénétrables qu'elles ne sont pas loin de mériter le qualificatif de mystérieux ». En effet l'archéologue, l'historien et même le thérapeute ne peuvent guère décrire précisément la phase de fabrication de l'ex-voto et de guérison ; soit avant le départ du malade, soit à son arrivée au sanctuaire avant l'acte de l'offrande votive.
L'historien d'art aime à penser que la diversité stylistique de ces œuvres correspond à des sculpteurs différents ; mais la facture tantôt très élaborée tantôt fruste interdit toute datation précise. On se perd également en conjectures sur le statut social des pèlerins, sur les pratiques médicales utilisées, sur les traitements (tenus peut-être secrets) comme sur l'utilisation pour la guérison de rituels utilisant par exemple l'eau de source…
Qui fabriquait l'ex-voto ? le malade, un de ses proches ou bien pouvait-il choisir selon son mal et son porte-monnaie à l'entrée du sanctuaire ? Comment décrypter scientifiquement l'acte de « fabrication-création- de ces ex-voto ressurgis lors de fouilles modernes et maintenus en vie à l'aide de restaurations aussi coûteuses que sophistiquées.
Et seule -peut-être- l'artiste sait re-prendre le même chemin et dans le secret de son intimité re-trouver l'acte primitif de dédoubler une partie de son corps à l'intérieur d'un fragment d'arbre, de pierre ou de papier…
Sa perception intuitive de l'objet ou de la structure archéologique est époustouflante de vérité. Ainsi les ex-voto, présentés lors de l'exposition avec les œuvres de Christine Delbecq, ont été vus par l'artiste bien après l'élaboration de son travail car ces objets ne sont pas exposés en permanence. Le choix a donc été effectué très récemment par l'artiste elle-même. L'acte de création de Christine Delbecq -à travers une véritable psychanalyse de l'archéologie- met à nu ce que la recherche scientifique nomme aujourd'hui « artefact ». Ethnoarchéologie, anthropoarchéologie, ARTchéologie…
Si l'archéologue n'apprécie guère le mystère dans ses recherches, avec l'œuvre de Christine Delbecq l'acte esthétique mystérieux car non expliqué aurait pu être appréhendé, sinon expliqué. Mais son œuvre en intégralité est reprise, coupée, partagée, redécoupée, décalée… L'origine de l'objet archéologique disparaît derrière une logique n'appartenant qu'à elle. Pourtant cette dissolution de l'objet, cette destruction n'est-elle pas encore une recherche ? Il se trouve qu'en archéologie toute recherche aboutit également à un choix : au moment de la fouille, de l'étude stratigraphique, du tri du matériel… Et ce choix reste lui-même aussi subjectif avec le recul… la logique illogique de l'artiste me semble encore bien proche de la démarche de fouilles.
Où se dirige Christine delbecq ? De la rencontre de l'ex-voto gaulois à la construction d'un mur à l'aide de matériaux archéologiques, son défi est plus important qu'il n'y parait au premier abord. Son questionnement de femme engagée dans son époque se nourrit des découvertes archéologiques. Le contraire est-il possible ?