La série, Notes pour une avancée prudente vers deux œuvres
Yves-Jacques Bouin, octobre 2016
Série (déf.) : « suite, succession de choses de même nature : poser une série de questions ».
Pourquoi subitement rapprocher deux œuvres peut devenir une
évidence ? Comment peu à peu le chemin s'établit d'une œuvre à l'autre ?
Il en a été ainsi du regard porté sur l'œuvre de Christine Delbecq et de la lecture consacrée à Myriam Eck.
Parler des mêmes choses mais autrement. Peindre différemment les mêmes éléments. On pose son pied nu dans la boue du chemin, puis on avance. Le pied s'imprime, creuse sa ressemblance, pas à pas. Ce pied, on le reconnaît à sa dimension, à sa forme, au poids qui a tracé l'empreinte, et pourtant d'un pas à l'autre il n'est plus vraiment le même. La pression exercée sur la boue n'est pas la même, l'équilibre du marcheur plus fragile ou plus déterminé, la direction du pied un peu différente, d'un pas à l'autre.
Cependant on ne s'écarte pas du chemin. Le mouvement général va dans le même sens, la direction est prise, reprise, à chaque pas pour parvenir au but fixé et qui, peut-être, n'est autre que le doute.
En écriture comme en peinture, des séries ont été accomplies, séries de mots, séries de traces, dans leur mouvement plus intéressantes à suivre pour leur cheminement que pour leurs fins.
Ainsi vont le travail sur les formes de Christine Delbecq, plasticienne, et celui de Myriam Eck, poète.
Le cheminement de chacune n'a pas le même rythme, n'utilise pas le même
matériau mais il est possible de les associer dans une même avancée.
Avec Myriam Eck, le même mot, de texte en texte, peut être posé, repris, prononcé, caché, rappelé, ainsi des « corps », main », « peau », ou encore « vide », « forme », « espace »… leur manducation, leur réitération obsessionnelle créant une pauvreté qui elle-même élève le poème à la richesse du questionnement.
Avec Christine Delbecq dans la série des Petits rouges, la trace suit la même énergie, formes déformées, retournées, lignes tremblées, surlignées, détourées, croisées, posées, élancées, éloignées, rapprochées, créant le vide, puisant au vide, engrossant le vide, épuisant le vide…lignes toujours reconnaissables d'une géométrie cabossée.
Le mot « main », le mot « vide », sans cesse questionnés ; la ligne ou la forme (triangle, trapèze, cercle) sans cesse dessinées, brisées, reprisées, créent une sorte de déplacement du même, une variation sur le thème.
D'une phrase l'autre, d'une forme à l'autre, un écho se fait entendre, comme une reconnaissance de la profération initiale ou, du mouvement premier.
Le mot et le mouvement posés sur une surface vierge, font apparaître le vide, en tracent les contours, et du même coup les font disparaître par leur présence.
Est-ce que tracer des mots, faire naître des formes serait une manière de donner une identité, de baptiser le vide ?
Répétition, écho, réitération, déplacement, font la série. La série fait apparaître les différences de la ressemblance, et l'évidence de la différence.
Digression : le travail de Christine Delbecq ne peut être dissocier des ateliers qu'elle tient régulièrement depuis des années : la pédagogie a pour outil principal la répétition, la reformulation. Écrire le même, dire le même, faire le même, montrer le même…mais autrement. Permettre ainsi au sens de pénétrer.